Personnelle, la musique de Neil Young ? Demandez plutôt à Eddie.
Neil Young, c’est mon père.
Désécarquillez vos yeux tout de suite, ce n’est pas vraiment mon père, j’m'appelle pas Eddie Young.
Il y a un certain nombre de choses que j’associe à mon papa. La Leffe blonde, les Marlboro, la course à pied, l’odeur de mousse à raser, le café trop fort, les éclairs au caramel… Et puis il y a Crosby, Stills, Nash and Young. Son groupe préféré de tous les temps. Son morceau préféré c’est “To the Last Whale“. Je me souviendrai toujours du jour où j’ai déniché sur YouTube une vidéo d’une performance de ce morceau : mon père n’est pas du genre à montrer ses émotions. Je ne l’ai jamais vu pleuré. Je l’ai entendu pleurer une fois, quand son père est décédé, mais c’est tout. J’ai hérité de lui ce sang-froid et cette capacité à se détacher des évènements, à prendre de la hauteur et à relativiser. Ce n’est pas un maître zen non plus, mais vous voyez ce que je veux dire. Et pendant ce morceau j’ai senti qu’il se passait vraiment quelque chose à l’intérieur. Je n’ai pas encore souvent réussi à générer ce genre de choses chez lui, c’est un peu l’un de mes objectifs dans la vie.
Neil Young, c’est les cigarettes de mon père.
Je ne comprenais pas pourquoi il fumait. Ça ne sentait pas bon, ma mère l’engueulait à cause de ça, et l’engueule toujours. Ma mère n’aimait pas non plus Neil Young. Mon père lui a fait écouter du CSNY jusqu’à plus soif, aujourd’hui encore quand on lui en parle elle lève les yeux au ciel. Je ne comprenais pas non plus pourquoi il aimait Neil Young. Cette voix, bizarre, une voix de grand-père dans le corps d’un jeune homme, et puis sa musique folk, franchement, par rapport au funk ou à Led Zeppelin, c’est nul ! C’est à peu près à la même époque que j’ai compris pourquoi il fumait et pourquoi il aimait tant Neil Young. Rien d’extraordinaire, mais suffisamment personnel pour que je n’entre pas dans les détails. Cette dernière phrase résume assez bien pourquoi après deux ans et quelques de blogging, personne ne me connaît vraiment. J’ai probablement hérité de mon père cette discrétion et cette pudeur.
Que dire de cette version de “Cowgirl in the Sand” par Neil Young & The Crazy Horse, enregistré au Fillmore East en mars 1970… La version originale n’est même pas dans mes vingt préférées de Young, mais cette version live de seize minutes est l’un des plus beaux trucs que j’ai jamais entendus. Seize minutes et je ne m’ennuie pas une seconde. Comment fait-il ça ?! Son jeu de guitare imprévisible, le Crazy Horse qui accompagne ses délires à merveille, sa manière de… je sais pas… J’sais pas si techniquement son jeu de guitare est impressionnant ou non, j’y connais rien. Il n’a pas l’air de faire des choses extraordinaires, c’est juste qu’il les fait avec une telle rage, une telle intensité… Vous avez vu cette vidéo de CSNY interprétant “Southern Man” il y a quelques années, comment Neil Young se déchaîne à en perdre son bonnet et probablement la moitié de ses cheveux ? Crosby à côté a l’impression d’avoir 50 ans de plus. J’ai toujours cette image là en tête quand j’écoute un de ces concerts, un mec à 2000%. Et une autre image, celle d’un type qui a l’air de sortir de sa grotte, assis sur son tabouret à Massey Hall en 1971.
J’aime Neil Young grâce à mon père, comme la Leffe blonde, les cigarettes, l’odeur de mousse à raser et les éclairs au chocolat.
J’finis d’écrire ce papier et mon père lit L’Equipe en face, et j’me demande si je lui filerai le lien vers cet article…
